Literati

Djembeur

Et le soleil se leva…

-Djembeur! Djembeur leve! Leve non tinonm… bajou kase wi, retentit une voix grave dans la salle à manger.

C’était la ènième fois que le jeune Djembeur, originaire de Jacmel, se reveillait en sursaut sous la pression de Man Sòftòch alors que, ce matin-là, le pauvre garçon rêvait de “Lakou Nouyòk” et de certaines “nègès” qu’il ne laisserait même pas porter une culotte sur le bord de mer. Il peina à se lever. Ses yeux fatigués s’entrouvirent. Avec une paresse qui deplairait à Man Softòch, il s’étira. Puis, d’un trait, il ramassa ses draps avachis puant fortement sa salive pour leur donner un bain de soleil jusqu’au crépuscule. Quiconque pouvait deviner tout le travail qui l’attendait déjà la journée durant. Son découragement était si lisible.
Exilé à Port-au-Prince, Djembeur ne pouvait qu’espérer un demain meilleur en prenant sa situation actuelle comme elle lui venait. Toujours, il faisait son premier salut devant une pile de vaisselle de la veille. Ressaisissant son eprit, il commença à réfléchir.

“Je suis ici avec Man Sòftòch qui n’est pas une mauvaise personne puisqu’au nom de l’hospitalité haïtienne, elle m’offre un toit généreusement. Comme si, en realité, rester et respecter les traditions suffisent à intégrer déja quelqu’un dans les rangs des bonnes personnes. Elle va à l’église régulièrement,même trop régulièrement. Elle y est le lundi,le mercredi,le jeudi,le vendredi soir et bien sûr le dimanche matin.Elle s’est laissée broyer par cette nouvelle forme de piété consistant à ne rien faire et attendre que le Bondieu fasse tout. D’ailleurs, elle dit assez souvent:”Sèl Bondye ki ka sove peyi Dayiti” et semble y croire. Oui, ça doit être ça, c’est une dame de la piété moderne qui…”

-Kokoriko,kokoriko!
-Piou,Piou!
-Penppenp,peennp pennp!
Djembeur sortit brusquemment de ses pensées à cause des coqs, marchands ambulants, klaxons de voiture qui avaient repris leur routine.
“Que ce coq chante bien!, se persuade t-il en se secouant la tête. Son cri ressemble à celui de ton Wisbeur. Un grand sourire se dessina sur le visage du garçon. Il semblait si sur de ce qu’il pensait. Puis, soudainement il replongea dans sa méditation.
“Mais pourquoi Man Sòftòch déteste sa voisine? Pourquoi elle se croit en compétition avec tout le monde et veut qu’on la voit comme la sagesse humaine?Ca devrait être suffisant pour se sentir bonne personne, non? Pourquoi s’obstiner à exposer une fausse image de ce que l’on est veritablement?
Tant d’interrogations fusaient de partout à la hauteur des quinze ans du bonhomme.

-Djembeur,Djembeur fout,tinonm sa toujou nan rèv…
-Wi,map fè vit wi.
Et d’une assiette à une autre, son esprit s’échauffait, bouillonnait. Les pensées tournaient les unes autour des autres.
“Si Dieu doit changer le pays, comment le fera-t-il? Viendra-t-il le faire en personne ou sera-ce un miracle opéré par les anges ou peut-être passera-t-il par des Haïtiens?
Ah Oui!Une fois, à Jacmel,le père Georges,un vieux trainant derrière lui une panoplie de leçons, m’avait dit que Dieu était plus près de moi que ma propre respiration car je suis un dieu, nous le sommes tous. C’est à nous de le favoriser en nous à travers notre manière de pensée. Il y a même ce verset…Non, était-ce les psaumes? Difficile à dire…”
-Djembeur…calmement l’appelait Man Sòftòch,se dènye fwa m ap di w fini ak vèso sa yo tande!Ou fè m pale twòp!
-M prèske fini wi!
Et d’un gobelet à un autre…
“Verset,Verset?Non,je crois que c’est un ami de Jacmel du Père Georges car il semblait bien le connaître.Il m’avait dit que ce dernier répétait toujours:”La manière de pensée ayant généré le problème ne saurait le résoudre”Oui!C’est ça…Albert Mayfayn? Non!Eipstein,je crois?Oui,oui!Eipstein qu’il s’appelait…Et visiblement,il y a une bonne majorité qui semble aller dans le même sens que Man Sòftòch croyant que seul un miracle du divin pourra amener un semblant de changement au pays.
Et si nous étions des dieux,si c’était à nous de faire le travail,qu’est ce qui pourrait nous en empêcher à part nous-même?
Peut-être que nous ne sommes pas encore sur les pas de Jésus dans notre vie,peut-être que nous ne faisons pas les choses comme il les aurait fait lui-même,peut-être que nous l’attendons alors qu’il est déjà venu et a
tracé la voie?Peut-être…Seulement peut-être…
Et si…Et si nous travaillions sur nous-même,et si nous nous aimions au lieu de nous haïr l’un l’autre…Et si Man Sòftòch cherchait des alternatives,prenait des initiatives pour s’aider,aider les autres sans rien attendre en retour?Et si elle entrait en compétition avec elle-même uniquement,appréciait le succès des autres sans croire que ça devrait lui revenir?Car,j’ai ouï dire un jour:”La vraie victoire n’est pas celle qu’on obtient sur son adversaire mais sur soi-même”.
Et si…Seulement et si…
Mais moi…Moi,je vais…”
-Djembeur…
-Wi Man Sòftòch,mwen preske fini wi!
-Vi n jwenn mwen!
-Men m ap vini…(wooy!M nan kouri!)

Moy