Literati

Brûler Port-au-Prince

Je n’habite plus nulle part.

Habiter signifie

se fondre charnellement

dans la topographie​ d’un lieu,

l’infractuosité de l’environnement.

– Gaël Faye.


Le quatorze février dernier marque le début de l’hébergement, dans ton palais en ruine depuis plus de six ans maintenant – signe de ta grande négligence, étant donné que c’était l’une de tes plus grandes attractions – d’un vieux porc qui s’est fait prince. Depuis, en ton sein, je me dis vraiment en transition. Dès notre premier contact j’ai trouvé tes lèvres sales, voilà pourquoi je ne t’embrasse que par moment.

Ma dernière conquête était plus lente, très lente même – se déplaçant en vélo, la Belle. Or toi, tes moindres distances tu les parcoures en voiture et ça me coûte, je l’avoue. J’ai du mal à suivre ton rythme. Tu es assez vieille, mais ta stupidité de Ville-Naïve m’énerve. Tout traîne sous ta robe : meurtres, prostitution déguisée, insomnie forcée par tes “Ti Sourit”, passivité de tes habitants, déchets humains, humains-déchets, tout. Tu as fait rêver l’enfant de douze ans que j’étais au moment de notre union définitive. Tu m’enthousiasmais. Je voulais tellement que ça marche entre nous.

Au bout d’un an dans tes bras, j’ai voulu prendre la fuite. Pour aller n’importe où, pourvu que tu n’y sois pas. Je n’oublierai pas ces jours où, pour m’empêcher de respirer, tu prenais plaisir à te parfumer de cette lotion lacrymogène. Et dire que je tenais tellement à tes câlins en ces moments-là. J’ai encore en tête ma rupture avec l’autre, bien que ton influence sur elle soit considérable – elle n’est qu’à soixante kilomètres au Sud de ton portail – mais elle garde ce qui fait d’elle ce qu’elle est. Tu es qui toi ? Ose me répondre et je la ferme. Et c’est bien dommage que tu gardes en toi toute cette image d’importance, sinon on n’aurait pas eu notre semblant de relation : ces embrassades que l’on fait mine d’aimer avant de trouver mieux, tes places que je visite malgré le fait que je m’y sens en danger, et j’en passe …

Je t’habite mais tu ne m’habites pas. Tu ne me plais pas, je fais avec. À mon égard tu restes une ville imposée, notre relation pour moi n’est qu’obligée. La ville que tu es mérite d’être brûlée.

Sincèrement,

Badio.

12 août 2016