Literati

Pluie de souvenirs


Ah ! Ce soir, il pleut et dehors, il n’y a même pas un seul enfant qui chahute ou qui s’enjaille ? Bizarre ! Le monde a vraiment changé. Non ! Qu’est ce que je me raconte ? Ce n’est pas le monde qui a changé. C’est moi. J’ai grandi et depuis, mon univers enfantin a disparu. Certains de mes souvenirs sont encore vivants, bien ancrés, gravés profondément dans ma mémoire. D’ailleurs … à travers ces perles de pluie s’abattant par millier sur le toit de la maison, éclosent quelques-uns de ma tendre enfance.
Moi, je n’ai pas toujours été un enfant des villes. Le bonheur de mes plus folles vacances, reconnais-je, je le dois en majeure partie à la campagne. Notamment à Port Margot, une commune non loin de Cap-Haïtien. A l’époque, la région était boisée et les averses très fréquentes. Cette situation redoutable qui perturbait à chaque fois la routine des grandes personnes, ne me déplaisait aucunement. Lorsqu’elles se prêtaient ce motif pour maudire le ciel, j’implorais les nuages dans ma bulle d’indifférence pour qu’ils s’amoncelassent et arrosassent la terre. J’aimais regarder la pluie tomber et la façon dont les eaux grossissaient peu à peu. Parfois, je brûlais même d’envie de me dévêtir et de laisser ces gouttelettes me cribler comme des balles. Mais mes parents étaient trop soucieux et craignaient trop la foudre pour qu’ils m’autorisassent à vivre ma passion. Alors à leur insu, je me joignais quelquefois aux autres gosses du coin. Et ensemble, nous avions l’habitude d’arpenter les quartiers avoisinants, d’y dénicher les rares maisons en couverture de béton dont les conduits par où jaillissait l’eau du toit symbolisèrent à l’époque nos douches provisoires. Telles des mouches turbulentes, me souviens-je comme si c’était hier, nos corps dénudés s’entassaient sous ces filets. Dos contre torses, torses contre côtes, nous nous bousculions dans une euphorie sans non. De joie, nous lancions de cris pouvant arracher le diable de son sommeil. Au contact de l’eau froide, certains grimaçaient, se frottaient vigoureusement la tête, se frictionnaient l’abdomen pendant que d’autres sautillaient, virevoltaient, se poussaient afin de se faire une petite place. Et, dans cette lutte à main plate, le premier à avoir trébuché devenait la risée de tous. Les baignades sous la pluie d’autrefois, qu’est-ce qu’elles étaient agréables !
Je me rappelle aussi les soirs où les tôles de la maison criaient à l’aide, où la famille pour papoter se rassemblait autour d’une lampe à kérosène géante dont le verre était orné de croquis de « gens qui fêtent ». A dire vrai, en ce temps-là, je portais très peu d’intérêt aux conversations chaleureuses. J’adorais surtout écouter le crépitement de la pluie sur le toit et les variations qu’il subissait à chaque fois que la pression augmentait et diminuait petit à petit. C’était apaisant, une berceuse. Et l’instant d’après, une invitation au calme plat.

Hélas ! Aujourd’hui, tout semble nouveau et délaissé autour de moi. Mes vieilles habitudes ont disparu avec l’âge et la réalité. Je ne suis plus enthousiaste à l’idée de faire des ricochets. Je ne construis plus les petits bateaux de papier que je jetterais avec tant de précautions dans la rigole qui aurait serpenté le devant de la maison. Je n’imagine plus comme autrefois l’allure avec laquelle, le lendemain après la pluie, je traverserais à vélo les flaques d’eau. Je suis peut-être devenu trop intellectuel (mon Dieu, quelle prétention ! ), trop rationnel pour me livrer à de telles folies, à de tels enfantillages. Aujourd’hui, lorsque par miracle quelques gouttes de pluie s’abattent, je préfère m’abriter, cogiter, et parfois discuter avec d’autres personnes des retombées des averses plutôt que de me refaire le monde avec des yeux d’enfant. Plutôt que d’en profiter comme je le faisais si bien lors de ces soirs de mon enfance que je n’oublierai jamais.

Albert Darlenson  ak Plume de paon