Literati

Sacrilège.

***** Par Kabysh & Badio.

Vous le savez mieux que moi, mon père. Dès mon plus jeune âge ma mère avait pris l’habitude de m’emmener à l’église. J’ai grandi avec vos sermons à l’oreille, vos prêches dans la tête. Je me souviens encore du jour où ma mère m’avait laissé venir tout seul à la messe pour la première fois. J’avais douze ou treize ans à l’époque. Elle ne pouvait m’accompagner à cause de cette fièvre, cette foutue fièvre qui a fini par avoir raison d’elle. Je me souviens de votre oraison funèbre au jour de ses funérailles. Elle a toujours voulu que ce soit à vous de faire la grande prière le jour de son enterrement. À l’époque, je ne comprenais pas grand-chose à tout cela. Je ne savais pas encore, par exemple, que le salaire du péché c’était la mort. Ah, le péché ! Je dois vous le dire mon père, que ma conception du péché a changé grâce à vous. Grâce à l’homme parfait que vous m’avez toujours semblé être. Pour ma mère dans un premier temps, pour moi dans un second temps et pour mon fils aussi. Plus la vie de mon fils basculait, plus les choses évoluaient dans ma vie. De la façon la plus irrémédiable possible. Mon fils est arrivé à ce point où il ne peut se regarder dans le miroir, trop couvert de honte. La nuit, il ne dort pas. Moi, je vais mieux ; moi, j’ai l’alcool. Je sais, mon père, c’est une très mauvaise pratique et croyez moi, j’ai tenté d’arrêter plus d’une fois. Mais ce n’est pas là le péché que je voudrais confesser, mon père. Oui, j’ai péché. J’ai tué un homme aujourd’hui. Et j’ai bu de son sang.

Maman me disait toujours de bien choisir mes amis. J’ai dû mal comprendre. J’ai choisi ceux qui étaient les plus présents. J’ai choisi mes démons.

Comme je vous l’ai dit, j’ai toute une autre conception du péché. Grâce aux « gens », grâce à vous. Ce ne sont pas les concepts que j’ai réinventé. Amour, bon, mauvais, sens de l’humour, mort, péché, ils ont tous leurs sens propres. J’ai revu mes lignes à moi, histoire de replacer un feu-rouge sur ma conscience.

Ça aussi, c’est en partie grâce à vous mon père, vous savez?

Ma mère vous admirait, je ne pouvais jamais comprendre pourquoi. Un jour, je vous ai entendu prêcher à propos d’Abraham, à qui Dieu avait demandé de sacrifier son enfant. J’ai fugué le jour même. Je savais ma mère fervente ; j’ai eu peur qu’elle ait mal compris un quelconque message du Très-Haut et qu’elle me sacrifie. J’ai fui la maison en espérant une plus grande garantie de survie. Le problème avec les fuites, c’est qu’elles ne règlent pas les vrais problèmes.

Pardonnez-moi père car j’ai péché.

Mon fils ne survivra pas, je le sais.

Il est fort par contre. Il a dû être fort pour moi.

Il a toujours rêvé de devenir serrurier. Ça date de l’époque où il était en année préparatoire, il a visité un atelier de serrurerie et depuis c’est sa grande passion. Il s’est même lié d’amitié avec l’artisan – un sacré gaillard – et a travaillé avec lui chaque jour pour faire ses preuves.

J’ai tué un homme mon père. Je me suis abreuvé de son sang, par signe de respect. Fatalité!

Avez-vous déjà tué un homme mon père?

Ne répondez pas. Je préfère ne pas savoir. De toute façon vous n’avez pas le droit d’en parler. Moi je vous parle sans retenue ni remords ou arrière-pensées. C’est peut-être ça mon péché. Je ne sais pas trop ; mes démons l’emportent sur mon jugement. Dans les mêmes circonstances et pour les mêmes causes, je recommencerais sans hésiter. Serait-ce un péché aussi ? Je ne regrette rien. Et je suis prêt à recommencer.

Mon père, j’ai été voir la Police, vous savez ? « L’enquête est en cours », ils me disent à chaque fois. J’ai fait le tour des médias également. Mais ils semblaient tous douter de la parole de mon jeune garçon. C’est comme ça que j’ai fini par décider de me faire justice moi-même.

Alors mon père, racontez-moi tout. C’était comment ? Dites-moi, comment aviez-vous vécu ce moment ? Son corps d’enfant entre vos mains, votre corps d’homme au-dessus du sien, avez-vous hésité ? Que portiez-vous, ce jour-là ? Etiez-vous en soutane ? C’était comment la pratique de la sodomie dans un presbytère ? La bible, mon père, était-elle présente sur votre table de nuit ? Et le Bon Dieu qui, comme vous preniez plaisir à le dire, voit tout, avait-il pris du plaisir en assistant à la scène ? Pensez-vous qu’il avait eu une érection ? Pouvez-vous me dire, mon père, ce qui vous a poussé à le choisir lui ? Et ses cris ? Ses supplications et toutes ses larmes ? Ne vous avait-il pas demandé de le laisser partir ?

Le monde est ainsi fait peut être. On aura toujours besoin de gens comme moi. Des victimes-meurtriers. Pour contribuer à l’équilibre du monde.

Je n’étais encore qu’un enfant quand mon père me répétait que le mal existe. Et que le mal a besoin du bien pour qu’il y ait équilibre. Je suis content d’avoir été utile au monde aujourd’hui.

J’ai jamais autant aimé le sang de toute ma vie.

Le sang de celui qui m’a transformé en monstre.

Votre sang si sacré mon père.

Tout petit, je rêvais d’un foyer chaleureux, de plein d’enfants qui me donneraient plus tard des petits enfants… C’est fou mais quand on est si petit, on parle de l’avenir avec une telle assurance. C’est à se prendre pour des prophètes. Sauf qu’on ne pense jamais au pire. On ne pense pas à la mort, par exemple.

Que pensez-vous de la mort, mon père ?

Ah, vous ne me répondrez pas. Maintenant que vous le savez, vous ne pouvez pas me le dire…

Vous ne le pouvez plus…