Literati

118 ans après…

Se refaire une vie

J’écris aujourd’hui, pour de vrai. À force de vouloir tout garder, j’ai peur de ne plus savoir comment donner. C’est frustrant comme un cœur peut être rétréci.

Je me souviens encore de ce monde découvert dans “l’Histoire sans fin”. C’est là que j’ai connu Sébastien. Il ne cessait de se chercher un but… une histoire… un livre…

Sans le savoir, je faisais corps avec lui. Triste quand il l’était, gai à son image… Je vivais une espèce de miroir vie fascinante. Moi, en dessin animé. Je me transformais en tous ces personnages à la seconde. La plus Belle époque de ma vie! Et elle s’est éteinte si vite…

Tout ce monde fantastique s’est envolé. Pile au moment où j’ai eu le premier poil sur mon pubis.

C’est à ce moment que j’ai commencé à me prendre au sérieux. Plaire aux gens, impressionner les femmes, incorporer mon décor, me sentir humain…

Pourtant je n’ai jamais été dupé, dans l’idée de la vie. Je savais bien que l’immortalité n’était qu’un jeu et qu’il fallait mourir pour que les proches puissent pleurer.

Ce monde-là n’a pas changé, pourtant. Alors pourquoi changeons-nous?

Peut-être ai-je raté un épisode…

Peut-être qu’à un moment j’ai dû fermer les yeux…

Ce soir, je me laisse choir, je ne bouge pas. Immobile et impatient. Témoin.

Un dessin sur une porte. Un grand poster. Un lit. Une télévision. Et un monsieur, tout curieux qui me regarde.

Un nouveau scénario que je m’invente. Question de me mettre à nouveau en rapport avec le cœur de l’abîme. C’est l’endroit où tout a commencé. L’endroit où tu es née, Ève…

Je t’y aimais tant…

Bien plus que le serpent, tu sais?


À cœur fermé

On raconte que dans toute histoire, il y a une part cachée. Comme un cycle coincé. C’est pour ça que j’aime les humains. Tu vas croire que c’est de l’ironie. Comment aimer ce que l’on déteste le plus au monde ? Dis-toi que c’est comme aimer un plat auquel on est allergique. Être humain m’est une tentation. Elle grandit un peu plus à chaque fois que j’essaie d’oublier ce fil sur lequel je marche.

Ève, je suis parti te chercher dans mes rêves, la nuit dernière. J’avais soif de ta nudité. Elle te sied si bien.

Je t’ai apporté une pomme comme tu les aimes. Rien que pour te revoir sourire. De ce sourire qui a tout changé… Qui a changé le monde, aussi. Tu l’a sauvé et condamné en même temps, ce monde. Cependant on t’accuse seulement d’avoir causé le chaos.

Les humains! Toujours à trouver une réponse simple à des sujets qui les dépassent. Et moi qui supporte, depuis cette fameuse bouchée, le fardeau d’une vérité écrasante. Comment ai-je pu survivre si longtemps avec ce poids?

Comment j’arrive à renaitre en traînant autant de culpabilité?


Délicieux doute.

Mon Dieu, je suis là.

Tout près de la mer où jadis je me suis noyé. Je revis le moment avec les mêmes sensations, et les images, en boucles, restent fidèles.

Les gens ont souvent peur de la noyade. Or moi, je me suis, volontiers, laissé emporter. C’était si beau, j’en avais la chair de poule. Je pouvais sentir chaque goutte d’eau, chaque vie qui sortait de moi comme l’Escalibur dans le roc. Je sentais mon physique faiblir autant que mon cœur emballé s’exaltait. Un pari que je choisis de perdre.

Toi qui sais tout, aurais-je dû avoir des regrets? Nierais-Tu que, par moment, je Te crée et deviens une grande part de Toi? Je ne demande pourtant pas grand-chose. Ressentir certaines lueurs et capter les bonnes raisons de vivre. Ou de mourir.

À chaque nouvelle vague, je me souviens de ma première fois en toi, Eve….

Tes couleurs, ton odeur, tes chants, ta colombe. Toi, colombe, Eve…

Ne t’envole pas ce soir. Reste juste un peu. Redis-moi combien tu m’aimes et combien je suis beau. Convaincs-moi de ces mensonges.

Je sais que depuis la pomme tu n’as cessé de goûter aux milles saveurs de ces serpents. Dis-moi que parfois tu recraches, que tu n’as pas su me comparer à d’autres, que ma place à moi est toujours au-dessus d’eux, incontestable.

Il faut que tu me rassures, Ève. Je dois savoir s’il me reste une chance d’être meilleur séducteur que ces fourbes à la langue siffleuse.

La mer renouvelle son offre. Sa parure d’infini argenté me tente. La balance se tord. Qu’est-ce qu’une noyade si au bout du cylindre je ne puisse retrouver la suite de la vie qui a inspiré l’idée du paradis? Dieu sera le premier à me comprendre.

Je préfère fuir. Vers un endroit – inexistant, je sais – où je serais en sécurité, protégé de nos souvenirs. Mon voyage s’allonge et j’ai l’impression que tu me guettes à chaque carrefour. Tu me suis, n’est-ce pas ? De peur que je ne cesse d’être à ta merci ? Tu me veux faible et soumis ? Tu me veux poète, n’est-ce pas ? Pour que je te réinvente à chaque mot. Pour que je ranime les maux desquels tu es née. Desquels tu mourras, peut-être. L’avidité a la réputation de perdre ses adeptes.

Je n’arrêterai pas ma course. Je ne changerai pas la vitesse de mes pas. Assez rapide pour ne pas que tes filets me captent ; assez lent pour ne pas que tu me perdes de vue. Je n’ai pas le droit de cesser d’être. Le monde a besoin de moi. De nous. De notre péché. Du moins, c’est ce que je me répète pour me donner de l’importance.


Banale méconnaissance.

Dans la réalité, le monde ne me connait pas.

Le monde ne garde que toi. La traitresse sans égard qui a vendu son homme pour une pomme. Je n’ai jamais connu plus banale histoire.

Toi et moi, nous savons la vraie version. Tu t’es faite femme. Je me suis fait serpent. Toi, si particulière. Moi, comme tous les autres. Comme cet autre-là…

C’est toi qui as offert au monde l’écran de fumée de la tentation. Pour protéger mon égo. Tu t’es offerte en martyre.

Que ne ferais-tu pour garder les commandes ?

Peut-être irais-tu jusqu’à prendre ma voix et raconter cette bride filante…


Aveu…

Reste bien sous couverture, Ève.

Et n’oublie surtout pas

Combien je t’aime.

Kabysh