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Les Cinq Glorieuses : un rêve avorté

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Notre histoire de peuple est profondément marquée par la question de couleur. De l’époque coloniale, où la société était divisée en trois classes, dont chacune avait ses propres  caractéristiques épidermiques ; en passant par la période où, le pays nouvellement libéré, allait assister à la scène de déchirement entre ses fils noirs et mulâtres, pour des propriétés délaissées par des blancs à la suite du renversement de l’ordre colonial. Lequel déchirement qui aura pour conséquence directe, l’assassinat du plus grand leader noir de l’histoire du pays : Jean Jacques Dessalines. Nombreux sont les évènements de notre histoire ayant eu pour cause profonde ou occasionnelle la question épidermique. Elle est comme un morceau de verre déposé sur la route de ce peuple qui marche les pieds nus; ce qui rend le moindre pas collectif difficile, douloureux, pénible. Il est un fait que tout peuple désireux de progrès, doit nécessairement dépasser ses contradictions dans le but de converger vers cet objectif. La couleur de peau, ici en Haïti, ne constitue-t-elle pas l’une des principales causes de la stratification du pays ? Est-ce faux que bon nombre de mouvements, de révolutions, ayant eu de grandes conséquences sur la réalité socio-politique du pays ont eu pour leitmotiv la question de couleur ? Ce sont là des questions qui ont déjà été posées et les tentatives de réponse ont été les unes plus enrichissantes que les autres.

Ici, pour essayer d’apporter des éléments de réponse, il sera question d’analyser un évènement qui a marqué la fin de la première moitié du vingtième siècle : Les Cinq Glorieuses. Ce mouvement nous intéresse, dans un premier temps, à cause de l’impact qu’il a eu sur le fonctionnement socio-politique du pays. Plus loin, à cause du manque de considération dont il fait l’objet dans l’enseignement de l’histoire nationale.

Nous sommes en 1946. L’échiquier politique est dominé par la présidence d’Elie Lescot, un mulâtre membre du parti libéral. Élu le 15 mai 1941, suite à la démission de Sténio Vincent. Il serait important de noter que depuis l’occupation américaine, il est le cinquième président mulâtre que le pays connait successivement. Cette période sera témoin de ce qu’on pourrait qualifier d’un “mulatrisme” au pouvoir. Le gouvernement de Lescot est majoritairement mulâtre et attise une forme de dédain parmi la majorité noire. La présidence de ce dernier est fragilisée par la sévère crise économique qui frappe le pays à cette époque, et pire encore, par le fait qu’il attribuait des privilèges à des mulâtres sur la seule base épidermique, il a même voulu doter l’armée d’un état major au teint clair, sa démarche tendait selon toute vraisemblance à institutionnaliser le racisme. Sans oublier la tentative de prolongation de son mandat de cinq ans, de deux de plus. Entre tous ces jets de poudre, il manquait l’étincelle pour faire exploser la poudrière qu’était devenu le pays.

La réaction de la jeunesse de l’époque, qui ne reculait pas face à ses responsabilités, fut immédiate. Menée par la Ruche, le journal fondé par René Depestre, Gérald Boncourt Jacques Stephen Alexis et Gérard Chenet, qui leur servait de tremplin et dont le premier numéro fut saisi par le gouvernement dictatorial. Le groupe, à travers son organe allait inviter tout le pays à la grève générale. C’est ainsi qu’au début du mois de janvier, du 7 au 11 plus précisément, la capitale et les principales villes du pays entrent en ébullition. C’est la révolte. Il aura fallu cinq jours de cuisson pour que les carottes du pouvoir dictatorial soient totalement crevées, d’où la dénomination du mouvement des «  Cinq Glorieuses ». Le gouvernement de Lescot s’écroule. La jeunesse progressiste gagne son pari. Elle obtient les satisfactions, ne serait ce que de manière éphémère, à la hauteur des risques qu’elle a courus. Ces cinq jours témoignent de la volonté d’une jeunesse qui voulait prendre en main son destin, influencer son avenir et faire la rupture avec l’ordre établi. Mais, c’était sans compter sur la tendance réactionnaire qui sévissait au sein de l’armée. Car, une junte militaire va récupérer le pouvoir, la révolution pour ainsi dire. Elle va éloigner les principaux acteurs par le moyen de l’exil, va briser l’œuf avant qu’il ne devienne poussin.

L’euphorie aura été de courte durée. Le rêve est avorté.

Toute révolution doit nécessairement être l’œuvre d’une école, et toute école ne doit pas se réduire à quelques individus, sinon après l’emprisonnement de quelques uns, l’exil des autres, la révolte va s’asphyxier en un rien de temps, les solutions apportées par celle-ci ne seront que conjoncturelles. C’est tout au moins ce que nous enseigne cette période de notre histoire.  C’est un fait que La question de couleur se pose encore dans ce pays comme un handicap. En dépit de la réalisation d’un évènement historique d’une telle ampleur et ayant un lien direct avec celle-ci.

L’histoire ajoutera les ” Cinq Glorieuses” à la page des mouvements qui auront été sans suivies. Puisque le premier jour qui suit la révolution est plus important que la révolution elle-même.

Badio