Literati

J’aime ma ville

Par Badio.Port-au-Prince sous la pluie en temps de grève. J’aime ma ville aux rues désertes et mouillées. J’aime les rues qui accueillent la nuit avec des pneus qu’une tendre pluie termine d’éteindre. J’aime Port-au-Prince quand son désordre s’expose en plein jour, quand sa vérité ne se tait plus. J’ai toujours aimé la rue. Je l’aime encore plus quand on l’évite.J’aime l’Avenue Christophe dans son décor d’après-guerre que la pluie embellit; j’aime la Fleur du chêne avec son nom resonnant comme un poème que l’on commence à lire. J’aime Babiole et son calme, la pluie dans son charme.J’aime encore plus le bas de la ville et sa symphonie de chargeurs, comme dirait l’autre. Si Port-au-Prince est une arme, je l’aime pour toutes ces balles qu’elle pourrait me tirer sans forcer.J’aime ma ville. J’aime la grève. J’aime la pluie. J’aime ma ville en grève sous la pluie. J’aime le vrombissement du moteur de cette moto qui trompe le silence de la nuit profonde de cette ville qui va se réveiller avec des yeux scintillant la désobéissance, la rébellion. J’aime Port-au-Prince avec son lot de contradictions. Je l’aime avec ses armes fraîchement débarquées des pays riches entre les mains des habitants des quartiers les plus pauvres de l’hémisphère Nord. J’aime ma ville avec ses imperfections qu’elle n’arrive plus à dissimuler. Jaime Port-au-Prince qui est en mal, d’espace, de vie. J’aime la violence qui traine dans les voitures immatriculées SE. J’aime ce sentiment de peur qui se lit sur le visage des citoyens paisibles quand la Police se présente à un endroit où des pneus s’enflamment rageusement.J’aime cette musique aquatique qui m’accompagne durant cette longue marche de Delmas à Carrefour-Feuilles depuis que le transport public devient indisponible. Je n’entends pas les mensonges de ces humains qui s’enferment volontiers entre quatre murs. Et même s’ils disaient vrai, je ne les écouterais pas. Sachant que la nature parle mieux que les hommes, je me fierais davantage au crépitement de la pluie qu’à n’importe quelle voix d’homme. J’aime les habitants de ma ville qui font mentir le dictionnaire Larousse en définissant le mot vivre.J’aime ma ville avec son lot de jeunes qui agacent les vieux. Ces condescendants qui les regardent du coin de l’œil, comme s’ils étaient dignes de leur faire la leçon. Ce n’est pas l’âge qui permet de faire la leçon mais ce qu’on a pris le temps d’accomplir pour son pays. Un donneur de leçons est avant tout quelqu’un dont la vie peut servir d’exemple, un simple regard sur la situation du pays montre que ces anciens ne sauraient nous faire la morale. J’aime ma ville quand elle ouvre le débat ou le confli intergénérationnel. J’aime Port-au-Prince quand elle préfère mourir de soif plutôt que de se pincer le nez pour l’etancher de cette eau merdique qu’on lui offre depuis toujours. J’aime ma ville dans sa témérité.J’aime ma ville quand elle fait couler des perles lacrymales.

Badio